
Aujourd’hui, tous les Algériens se retrouvent dans l’idéal de liberté porté par le soulèvement de Novembre 1954 et célèbrent les valeurs qui ont fondé l’une des plus glorieuses révolutions du XXe siècle. Mais chaque algérien revisite à sa manière la mémoire de Novembre 54.
Dans la douleur d’une période charnière sommée de payer l’addition d’un copieux festin de terreur et de sang qui continue d’exhaler des miasmes pestilentiels créant la confusion chez une jeunesse à la recherche de repères. Ou encore dans un présent de toutes les incertitudes aux prises avec ses propres contradictions.
Enfin, dans l’espoir de jours meilleurs, qui sont restés paradoxalement prisonniers d’une histoire en état de grâce. Plus trivialement, n’ayons pas peur des mots et interrogeons-nous : Novembre 54 a-t-il la même signification pour ses artisans et cette génération accoucheuse de “kamikazes” et de “harragas” ? N’est-ce pas que tous deux ont bravé la mort ? Malheureusement pas pour les mêmes raisons, encore moins pour les mêmes objectifs.
La perception des jeunes de 20 ans aujourd’hui au regard de l’histoire et de l’indépendance a été certainement, biaisée par l’inconsistance d’un regard à la limite de l’indifférence que les hauts responsables de l’État ont presque furtivement jeté leurs cris de détresse d’abord morale ensuite matérielle. Au moment où on prône en Algérie, les vertus du dialogue, les jeunes sont obligés de demander audience aux responsables à partir de routes coupées et à l’aide de pneus brûlés. Ces jeunes qui entendent encore parler à grands renforts de son et de l’image, de l’“iniquité”, de l’“inégalité” du “favoritisme” pratiqués par le colonialisme, et qui se souviennent que leurs aînés se sont soulevés un certain Novembre 54 pour y mettre fin, s’étonnent aujourd’hui pourquoi ces mêmes schémas sont encore reconduits 45 ans après. L’insolence qui gagne de plus en plus l’“affairisme” qui jure avec la pudeur est aujourd’hui vécu par une jeunesse comme une obscénité jetée à sa figure par les laudateurs de l’état de droit. Et c’est justement parce qu’elle refuse désormais cet alibi qui a dévoyé le message de novembre que notre jeunesse jette des regards suspects vers ceux qui mettent les petits plats dans les grands pour célébrer les messages de la glorieuse révolution. Une jeunesse qui a fini par ne plus croire à l’égalité des chances devant les études, l’emploi, le logement prétendus garantis par l’État.
Pour un recrutement, un oncle, un frère ou même un parent éloigné bien placé dont on se souvient opportunément de l’existence reste largement gratifiant qu’une mention très honorable acquise au bas d’un diplôme universitaire à la force des jarrets. Comble de désespoir, un diplôme n’est presque plus une référence et le concours pour un poste d’emploi, une expérience pour se rendre à cette évidence. On peut multiplier ainsi les exemples pour dire le désenchantement et trouver des circonstances atténuantes à des jeunes qui réalisent que même s’ils n’ont pas de “pays de rechange” ils ne reconnaissent plus cette Algérie des valeurs portées par la révolution de novembre. Ils ont tous appris à entonner par cœur Kassaman la main au cœur sur les bancs de l’école. Mais pour nombreux d’entre eux, le 5 juillet, le 19 mars ou le 1er novembre sont des dates qui se réduisent au dépôt de gerbes de fleurs, aux chansons patriotiques qui passent tout
au long de la journée à la télévision enfin à une journée où ceux qui ont la chance de travailler se reposent.
L’histoire du mouvement nationale, la préparation paramilitaire, la création de l’OS, les massacres du 8 Mai 45, la naissance à l’ALN-FLN un 1er Novembre 54…, Ben M’hidi, Zighoud Youcef, Boudiaf se bousculent aujourd’hui dans la tête d’une jeunesse qu’on a mécaniquement familiarisé avec l’histoire en procédant à la négation des valeurs qu’ils ont véhiculés. L’Algérie aujourd’hui est devenue cet État providence sélectif, un pays des grands projets qui profitent déjà aux messieurs 10%, celui également des universités des sciences et de la technologie qui forment de gros contingents de chômeurs, enfin un pays des grands idéaux dont on se souvient à l’occasion du 1er Novembre 54 par exemple.
Source : Journal Liberté.
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