Entre le café M’sili et celui de M’barek, une traction-avant noire est garée dans l’indifférence générale. La boutique de «Boulahia», spécialisée dans la vente de zlabia, est assiégée par une foule bigarrée, attendant les 3 coups de canon. Soudain, c’est la déflagration: dans un chaos indescriptible, des lambeaux de corps déchiquetés, carbonisés jonchent la chaussée. La psychose d’une détonation entendue à mille lieues à la ronde a suscité peur et panique.
Les témoignages rapportent le spectacle: du sang partout et des morceaux de chair accrochés aux arbres et aux poteaux électriques, tant le souffle du véhicule piégé a tout détruit dans le périmètre. Les secours s’organisent vite, on ramasse au ballot ce qui peut être ramassé: pieds, mains, troncs... Les blessés légers sont portés à bras le corps pour recevoir les premiers soins dans un centre de soins des «moukhate» (les petites soeurs des pauvres) de M’dina Jdida, ou dans les maisons du quartier. Les blessés graves sont acheminés dans des voitures banalisées vers Tlemcen.
On explique que, durant cette période, même les malades hospitalisés à Oran étaient souvent achevés dans leurs lits par les éléments déchaînés de la sinistre Organisation armée secrète (OAS), tout comme les prisonniers qu’on faisait sortir de leur cellule pour être abattus du côté d’Es-Sénia. On compte une quarantaine de morts, dont des enfants, et une centaine de blessés.
Le lendemain, encadrés par des fidaï, les convois funéraires se dirigeront vers le cimetière de Aïn El-Beida pour enterrer les morts, non sans avoir à s’accrocher avec la milice de la sinistre organisation du côté des Lauriers roses (Maraval). Voilà, résumé, un fait parmi tant d’autres que la mémoire collective oranaise garde encore toute vivace.
Pour situer la folie meurtrière des ultras de l’Algérie française, il faut revenir au début de l’année 1961. Lagaillarde, réfugié à Madrid, prend contact avec un ancien journaliste, Tassou Georgeopoulous, propriétaire du «Café riche», Georges Gonzalès, commerçant, et Robert Tabarot, ancien boxeur, en vue de la création de l’OAS. La milice va semer la terreur à Oran, ville qui était peuplée de 400.000 habitants, parmi lesquels 220.000 Européens. Pour dire que c’était l’une des rares villes où les Européens dépassait en nombre les Algériens.
Jouheaud, le général d’aviation aux 5 étoiles, natif de Bousfer, pressenti pour commander la milice de l’Oranie, arrive à Oran le 20 août 1961. Ses assistants de sinistre mémoire étaient Charles Micheletis et son fils Jean-Marie. Le 27 août 1961, à la plage de Oued El-Hallouf, apparaissent pour la première fois les initiales de l’organisation secrète, doublées d’une radio pirate «Radio OAS». De là commencera la politique de la terre brûlée: plasticage, assassinat et défenestration à partir d’un immeuble situé tout près de la place Karguentah. On compte jusqu’à 45 morts par jour dans différents quartiers d’Oran. Le fida répondait coup pour coup aux exactions meurtrières de ces éléments. Le 25 mars, le général Jouheaud est arrêté par les autorités françaises dans un appartement de l’immeuble «Le Panoramique» au boulevard Front de mer. Sentant venir la fin de l’OAS, le 27 juin, il vise au bazooka le dépôt de mazout de British Petroleum situé au port d’Oran, plongeant la ville durant 2 jours dans un noir apocalyptique.
Source : Quotidien d'Oran. |